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02 ' A LA RECHERCHE D´UNE DIGNITÉ '

 

 


Mme Jorge B. Xavier aurait été bien incapable de dire comment elle était entrée. Certainement pas par le portail principal. Il lui semblait être passée comme en un rêve par une sorte d’ouverture exiguë parmi les gravats d’un chantier de construction, s’être comme faufilée de biais dans un trou creusé exprès pour elle. Le fait est qu’elle ne reprit ses esprits qu’une fois à l’intérieur.

Et quand elle eut repris ses esprits elle constata qu’elle se trouvait e effet très à l’intérieur. Elle avançait dans les interminables souterrains du stade de maracanã qui lui firent l’effet de cavernes étroites, débouchant sur des salles aveugles ou munies d’une unique fenêtre donant sur le stade. Celui-ci, torride et déset à cette heure, réverbérait sous un soleil intense une chaleur inhabituelle pour un jour de plein hiver.

La dame s’engagea alors dans un corridor sombre qui la conduisit vers un autre, plus sombre encore. Il lui sembla que ces galeries souterraines étaient bien basses de plafond.
Le nouveau corridor la mena à un autre et celui-ci à un autre.
Le corridor vide marqua un coude. Ce coude franchi, la dame tomba sur un autre tournant. Qui la mena vers un autre corridor qui présentait un nouveau coude.

Comme une automate la dame s’engageait docilement dans des corridors qui menaient inexorablement à d’autres corridors. Où se trouvait donc la salle où devait avoir lieu le cours inaugural ? C’était devant cette salle qu’elle devait retrouver les personnesavec qui elle avait rendez-vous. La conférence avait peut-être déjàcommencé. Elle allait la rater, elle qui se faisait un devoir de ne manquer aucun évément culturel, ainsi se maintenant-elle jeune, de l’intérieur, puisque à la voir, personne ne devinait qu’ele avait presque soixante-dix ans, on lui en donnait plutôt dans les cinquante-sept.

Mais maintenant qu’elle était égarée dans les méandres souterrains et obscurs du Maracanã, la dame traînait des pieds de plomb, des pieds de vieille.
Alors soudain, elle rencontra dans un corridor un homme surgi du néant qu’elle questionna sur la conférence. L’homme répondit qu’il n’était pas au courant mais il se renseigna auprès d’un deuxième homme, surgi subitement, lui aussi, au détour du corridor.

Ce deuxième individu déclara qu’il avait aperçu, au pied des gradins de droite, en plein stade, à ciel ouvert, «deux dames et un monsieur, une des dames étant vêtue de rouge». Mme Xavier se demandait s’il s’agissait bien des personnes qu’elle était censée rencontrer avant la conférence et, à vrai dire, elle ne savait plus trop pourquoi elle avait tant déambulé. Elle suivit pourtant l’homme jusqu’à la piste où elle s’arrêta net, éblouie par cet espace vide dans lequel déferlait la lumière muette, stade mis à nu, éventré, sans ballon ni match de football. Et surtout sans foule. La foule pourtant était présente, convoquée par le vide, surgie de cette absence absolue.

Où étaient donc les deux dames et le monsieur ? Avaient-ils disparu dans quelque corridor ?

Sur un ton de défi outrancier l’homme dit alors :

— Oh, mais je vais aller à la recherche de ces gens et je finirai bien par vous les dénicher, ils ne peuvent pas s’être évanouis dans les airs.

Et de fait tous deux les aperçurent dans le lointain. Une seconde plus tard le groupe avait de nouveau disparu, on eût dit un cache-cache enfantin, un fou rire muselé émanait d’ailleurs de Mme Jorge B. Xavier.

Laquelle s’engagea avec l’homme dans d’autres corridors. Et soudain, il s’évapora lui aussi à un détour du corridor.
La dame avait définitivement renoncé à la conférence dont, au fond, elle se moquait pas mal. Tout ce qu’elle souhaitait maintenant c’était sortir de cet enchevêtrement de couloirs sans fin. N’y avait-il pas, quelque part, une porte de sortie ? Elle se sentit comme à l’intérieur d’un ascenseur arrêté entre deux étages. N’y avait-il pas de porte de sortie ?

Alors, soudain, elle se souvint d’un renseignement donné par son amie au téléphone : «Cet endroit n’est pas très loin du stade de Maracanã». Elle comprit aussitôt sa méprise, propre à une personne étourdie et distraite qui n’entendait les choses qu’à moitié, le reste tombant dans le vide. Mme Xavier était extrêmement inattentive. Il lui apparaissait maintenant que le rendez-vous n’était pas au stade même, mais dans son voisinage. Or son destin chétif avait voulu qu’elle s’égarãt dans le labyrinthe.

Sa lutte n’en reprit qu’avec plus d’acharnement : la dame voulait coûte que coûte sortir de là mais, comment, par où, elle ne le savait pas. Réapparut dans le corridor l’homme parti à la recherche du groupe, qui, de nouveau, lui jura qu’il retrouverait ces gens parce qu’ils ne pouvaient pas s’être évanouis dans les airs. Ce furent ses paroles exactes :

— Ces gens ne peuvent pas s’être évanouis dans les airs !

Mais la dame déclara :

— Il est inutile que vous fatiguiez à les chercher plus longtemps. Je vous remercie beaucoup. Voyez-vous, l’endroit où je dois rencontrer ces gens n’est pas le Maracanã.

L’homme s’arrêta net et la regarda, perplexe :

— Mais alors, que faites-vous ici ?

La dame voulut expliquer que sa vie était toujours comme cela, mais elle ne savait pas ce qu’elle entendait par «toujours comme cela» ou par «sa vie», et elle ne répondit pas. Pris entre le soupçon et la discrétion l’homme insista sur sa question : que faisait-elle là ? Rien, rétorqua in petto la dame, prête maintenant à s’écrouler de fatigue. Mais elle ne lui répondit rien, le laissant penser qu’elle était folle. D’ailleurs elle ne donnait jamais d’explications.

Elle se rendait compte que l’homme le prenait pour une cinglée – et qui pourrait affirmer qu’elle n’en était pas une ? N’était-elle pas la proie de cette chose que, pudiquement, elle appelait «cela» ? Elle se savait pourtant en possession d’une santé mentale aussi solide que sa santé physique. Santé physique à présent bien compromise, la dame ne pouvait presque plus soulever ses pieds épuisés d’avoir cheminé de si longues années dans le labyrinthe.

Elle avait eu son chemin de croix. Vêtue d’une robe de laine très épaisse, elle suffoquait et transpirait dans la chaleur inattendue de cet apogée d’un été, de cette journée estivale qui était en fait une difformité de l’hiver. D’avoir tant porté sa vieille croix, ses jambes lui faisaient mal. Elle s’était en quelque sorte résignée à ne plus jamais sortir du Maracanã, et à mourir là, d’un cœur exsangue.

(...)


Fonte : LISPECTOR, Clarice. Où étais-tu pendant la nuit .Traduit du brésilien par Geneviève Leibrich et Nicole Biros. Paris, Des Femmes, 1985, p. 9-13.

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